Hildegarde De Bingen, sainte, Docteur de l’église, bénédictine, visionnaire, Prophétesse (Bermesheim, 1098 – Rupertsberg – 1179).

Née près d’Alzey en Hesse rhénane, Hildegarde est la deuxième enfant Mechtilde et Hildebert, rattaché à la famille des barons de Bermesheim. Dotés d’une fille imprégnée de visions lumineuses dès l’âge de 3 ans, ses parents prennent la décision, selon une coutume courante au moyen-âge, de consacrer sa vie à Dieu.  Hildegarde quitte alors son foyer à l’âge de 8 ans pour entrer sous la tutelle de Jutta de Sponheim, qui se retire au monastère bénédictin de Saint-Disibod, dans la vallée de la Naye.

Elle devient oblate en 1106, d’après la règle de Saint-Benoit Ora et labora (« Prie et travaille »), elle est initiée aux chants, aux textes sacrés, des psaumes, de l’Ancien et du Nouveau Testament. Elle développe à la même époque ses dons musicaux. De santé délicate, elle est accablée d’une maladie qui la paralyse. Hildegarde, toujours visitée par la lumière de Dieu, supporte sans se plaindre la douleur, tribut de l’immense grâce qu’elle cache à ses sœurs. Entre 1112 et 1115, elle prononce ses vœux monastiques et reçoit le voile de la Mère de l’évêque Othon de Bamberg. Louée par la communauté des moniales pour ses nombreuses qualités, elle prend la succession de Jutta et devient l’abbesse du couvent de Disibodenberg à l’âge de 38 ans.

À 43ans, Hildegarde est assaillie par une nouvelle vision qui l’exhorte à raconter et écrire ce qu’elle voit et entend. Elle se confie à son amie Richardis, puis à Volmars, son professeur, qui reçoit et ordonne les précieux écrits de son premier opus, alors le Scivias (du latin Sci vias Dei « connais les voies du Seigneur »).

Tremblante devant la grandeur de sa mission, elle en réfère à Cunon, l’abbé du monastère, qui l’encourage et transmet ses écrits à l’archevêque de Mayence. Cherchant appui, Hildegarde se tourne vers Bernard de Clairvaux, rendu célèbre son appel à la deuxième croisade pour Jérusalem, qui intercède en sa faveur lors de l’assemblée plénière organisée par le Pape Eugène III à Trèves en 1147. Consacrée par les plus hautes autorités, elle devient un phare spirituel vers lequel se tournent les cardinaux, les évêques et les laïcs. La protection pontificale permet au message prophétique d’exister.  La vie de la moniale prend dès lors un tournant considérable s’articulant entre ses visions prophétiques et ses nombreuses activités. Face à la fréquentation grandissante des pèlerins venus de toute l’Europe et des nobles jeunes filles qui la sollicitent pour être accueillies dans la communauté de femmes qu’elle dirige, Hildegarde fonde un autre couvent qui lui apparait en vision. Grâce aux dons des fidèles et à l’appui de l’archevêque de Mayence, elle déménage avec ses sœurs en 1150 à Rupertsberg, malgré l’opposition de l’abbé. À force de négociation, elle acquiert les droits exclusifs de la propriété, lui permettant d’obtenir la totale indépendance tant économique que religieuse du couvent, désormais sous la protection de l’archevêque et bientôt de l’empereur Frédéric Barberousse. Là, elle se consacre corps et âme à son prochain. Exigeante et aimante tout à la fois, elle assiste ses filles dont elle prend en compte les besoins corporels, intellectuels et spirituels, elle soigne les malades, leur administre ses propres remèdes, entreprend la rédaction d’un ouvrage sur les sciences de la nature et la médecine, Le livre des subtilités des diverses natures des créatures (Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum), divisée aujourd’hui en 2 opus Physica et les causes et les remèdes (causae et curae) à l’érudition et à la générosité de la moniale se mêle le merveilleux : les miracles se succèdent, asseyant l’autorité de la Sainte. Elle guérit les fièvres, les tumeurs, les flux de sang. Elle procède également à un exorcisme. Tandis qu’Hildegarde s’applique à la tâche, elle reçoit en vision un nouvel ordre divin qui l’enjoint à sortir du couvent, à devenir la « trompette de Dieu » et prêcher sa parole. Fait exceptionnel pour une abbesse cloitrée, Elle entreprend successivement 4 voyages en Franconie, en Lorraine en descendant le Rhin jusqu’à Werden et en Souabe. Elle rédige entre 1158 et 1173, 2 ouvrages : Le livre des mérites de vie (liber vitae meritorum) et le livre des sœurs divines (liber divinirum operum).

La vie d’Hildegarde s’inscrit dans un siècle riche en tensions intellectuelles, politiques et religieuses. L’église, qui hérite de la querelle des Investitures et l’empire qui sont en conflit. Le désordre politique a son contrecoup dans la discipline de l’église. Il s’en suit un relâche des mœurs et des liens sociaux. Hildegarde prend part aux luttes qui s’annoncent. Tout en se battant pour l’autonomie de sa fondation, elle participe, avec ses sermons et ses prêches devenus célèbres, aux débats de son temps. Très attachée à l’église, elle soutient sans relâche l’activité réformatrice des Papes, en défendant l’institution pontificale contre le pouvoir impérial.

Elle prend parti contre les cathares hostiles au sens et au corps qui selon leurs détracteurs, diffusent un dogme manichéen, situé en dehors de la révélation, rejettent la croyance en l’Incarnation et prônent une ascèse excessive.

Elle n’épargne pas le clergé, qu’elle tient pour responsable de cette hérésie, et l’exhorte à réformer ses mœurs. Son influence dans l’occident médiéval est à son comble. En témoigne la riche correspondance qu’elle entretient avec des représentants du monde profane et religieux, à savoir les laïcs éclairés, les moniales et les moines, les prêtres, les abbesses et les abbés, les archevêques et les évêques, les papes et les empereurs successifs de son temps, Eugène III, Anastase IV, Adrien IV et Alexandre III, Conrad III et Frédéric Barberousse.

En 1165, Hildegarde fait restaurer le monastère de Saint Augustin près d’Eibingen. Presque septuagénaire, elle dirige deux couvents. À la fin de sa vie survient une ultime épreuve. Un jeune homme malade meurt à Bingen après s’être confessé auprès d’un prêtre et avoir reçu les derniers sacrements en privé, sa dernière volonté étant de recevoir une sépulture chrétienne. Hildegarde, qui a eu vent de cette histoire tragique, accepte de faire entrer ce dernier au couvent de Rupertsberg, quelques jours après l’inhumation, elle reçoit une lettre de Mayence qui l’annonce des fautes graves du jeune homme excommunié et qui l’exhorte à exhumer le corps. Convaincue de la légitimité de son acte, l’abbesse refuse la requête de ses supérieurs qui la privent, pour la punir, de célébrer les offices religieux et de les chanter. Tombée malade, Hildegarde prépare une plaidoirie dans laquelle elle loue la musique comme véritable célébration de Dieu. Elle décède le dies natalis de sa fête liturgique, tandis que l’interdiction n’est pas encore levée. Ses reliques posent dans l’église d’Eibingen, près de Rüdeshreim sur le Rhin. Si le procès de canonisation mandaté par le pape Grégoire IX en 1227 et reconduit sous Innocent IV en 1243 n’aboutit jamais pour des motifs inconnus. Hildegarde est une Sainte pour le peuple. Vénérée tout ce temps, le pape Pie XII, prescrivit de célébrer sa fête selon le rite double dans le diocèse d’Allemagne (décret du 21 février 1940). Le pape Benoit XVI l’a inscrite au catalogue des saints le 10 mai 2012 et nommée Docteur de l’Église (elle est la 4e femme à porter ce titre) le 7 octobre de la même année.

Éclairée et guidée par la « lumière vivante », tout au long de sa vie, Hildegarde (surnommée la « Sibylle du Rhin » au 14e siècle) est visionnaire de nature. « Les visions que j’ai vues, témoigne-t-elle, ce n’est ni un songe, ni dans le sommeil, ni en extase, ni par les yeux du corps, ni par les oreilles de l’Homme extérieur, ni en des lieux cachés ; mais je les ai perçues, étant éveillée, des yeux et des oreilles de l’Homme intérieures en des endroits découverts, selon la volonté de Dieu. »

Hildegarde voit au sens fort du terme ; son champ de perception est élargi au point d’évaluer non seulement les apparences extérieures, mais aussi l’essence de toutes choses. Ayant accès à des régions supérieures de l’âme, elle comprend sans les avoir étudiés Psaumes et Évangiles, tout lui vient par révélation, et non par l’étude. Ces proches la disent « Symmista », « co-initiée » aux mystères divins. Hildegarde étant « vase en argile » que Dieu a fabriqué pour lui-même et qu’il a pénétré de son Esprit-Saint afin d’accomplir par lui ses œuvres. Ainsi l’exaltation et la conscience de la mission succèdent toujours à l’état fébrile de l’humble servante. La prophétie est inséparable de la mission, elle prolonge l’expérience visionnaire dans laquelle la relation, essentiellement toujours vers Dieu, s’établit avec les autres. Hildegarde voit et annonce le passé, le présent et le futur comme les prophètes l’Ancien Testament. En ce sens, elle a autant sa place dans l’histoire du prophétisme que dans celle de la mystique. La fonction visionnaire et prophétique est indissociable des capacités créatrices de l’abbesse. Sous l’inspiration divine, elle est tantôt écrivain, tantôt musicienne, elle crée une langue « Lingua Ignota » et un alphabet inconnu (Litterae Ignotae), compose de nombreux poèmes. Érudite dans le domaine des plantes et des minéraux, elle est également médecin. Outre ses 70 chants, hymnes et séquences, on distingue une œuvre littéraire dense, dont une trilogie visionnaire inspirée de ses visions, composée du Scivias (1141-1151), du Livre des mérites de vie (1158-1163), et du Livre des œuvres divines (1163-1173) et des écrits tels que la symphonie des révélations célestes (Symphonia Harmoniae Caelestium revelationum ou Carmina) dans laquelle on trouve l’œuvre des vertus (ordo virtutum), l’explication de la règle de Saint Benoît, la vie de Saint Disibod, La vie de Saint Ruppert, l’Épitre à la congrégation de ses sœurs, l’explication de différents thèmes théologiques et le livre subtilité des natures des diverses créatures (1151 -1158). Son génie littéraire réside, outre dans la description minutieuse de ses visions, dans la manière dont elle les commente et dont elle revisite les grands de la Bible parmi lesquels la Genèse et l’Apocalypse de Saint-Jean, en passant continuellement de mêmes termes d’un sens cosmico-naturel à un sens intérieur humain.

Bien que son œuvre, n’influença pas le Moyen Âge ultérieur, ses écrits sont fameux au point d’inspirer Dante Alighieri, à qui le Scivias souffla sa vision de la Trinité, et Léonard de Vinci. Il faut rappeler qu’Hildegarde a placé l’homme bien avant eux, au cœur du cosmos. Dans une de ses visions, elle fait apparaitre « L’être merveilleusement créé par Dieu », auréolé de 7 plantes qui se font face, au centre d’une roue géante, les pieds et les bras en croix, tendus vers la circonférence faisant écho au croquis anatomique de l’Homme de Vitruve, qui voit le jour plus de 3 siècles plus tard. Pour Hildegarde la création est faite de matière et d’esprit. La perfection des cycles cosmiques et l’incroyable intelligence avec laquelle la nature se renouvelle sans fin révèlent une structure invisible une force unique et primordiale, issue de Dieu qui sous-entend toutes les formes d’existence, dont la nôtre. Un lien mystérieux unit toutes les créatures en elles, une unité régit toute la création traversée de viriditas et rayonnante de beauté. Dans sa vision, le macrocosme et le microcosme, le monde est l’Homme, le corps et l’âme, la nature et le salut sont interdépendants. Il s’en suit que tout désordre introduit quelque part dans l’univers a nécessairement une répercussion jusqu’aux confins de celui-ci. Ce sens de l’harmonie, indispensable de l’équilibre du monde, l’a conduite à entrevoir la relation entre les désordres de l’univers et celui de notre santé, issu des travers de notre conscience. Elle rejoint ainsi les tendances de la médecine holistique avec 800ans d’avance. L’enjeu de cette conception du monde et de l’Homme n’en est pas moins celui de la nature humaine et de sa destinée. En effet, Hildegarde nous enseigne qu’on ne peut comprendre l’être humain dans toute sa dimension sans le situer avec justesse dans la perspective de la création, de la chute, de l’incarnation et de la rédemption. Militant pour le bonheur de l’homme, elle invite celui-ci à se retourner sur le chemin du salut dont son œuvre tout entière est la clé. Adoptant une vision eschatologique, elle traite ses fins dernières de l’homme et du monde à travers l’avènement du jugement dernier et de la Jérusalem céleste, qui doit faire place un ordre nouveau gouverné par le nouvel Adam. En ce sens, elle invite l’homme à construire hic et nunc le royaume de Dieu, répondant à l’attente inquiète de la fin de temps, œuvre tout à la fois intérieure et extérieure à l’être, qui doit poursuivre la mission du Christ et nourrir toute l’humanité. Croisant les approches éthique et religieuse, historique et eschatologique, esthétique et thérapeutique, elle établit un véritable art de vivre, unifiant les besoins les plus élémentaires du corps aux aspirations les plus élevées de l’âme, gage du salut de l’homme et du monde.

Audrey Fella (FEMMES MYSTIQUES – Robert Laffont)