S’engager spirituellement, est-ce un acte politique ?

RÉFLEXION · SPIRITUALITÉ · SOCIÉTÉ

Entre les abus spirituels qui frappent nos proches, l’évangélisme qui avance sur le continent africain et un président américain béni par ses pasteurs avant d’envoyer ses bombes — la question ne peut plus attendre.

Il y a une image qui m’a arrêtée net, il y a quelques semaines. Donald Trump, dans le bureau ovale, entouré d’une vingtaine de pasteurs évangélistes — hommes et femmes — qui posent leurs mains sur lui et le bénissent. Pour son voyage. Pour sa guerre.

Je l’ai regardée longtemps. Pas avec surprise, non. Avec cette reconnaissance froide de quelque chose qu’on sait mais qu’on n’ose pas toujours formuler : la spiritualité n’est jamais neutre. Elle choisit un camp. Elle nourrit quelque chose — un pouvoir, une vision du monde, une façon d’inclure ou d’exclure.

« Je suis convaincue que cet homme se sent investi d’une mission divine. Et que c’est au nom de cette mission qu’il envoie ses bombes. »

Ce n’est pas une question de foi. C’est une question de ce que la foi autorise. De ce qu’elle légitime. De ce qu’elle rend possible — ou impossible — à questionner.

Le même mécanisme, à échelle humaine

Ces derniers mois, j’ai observé quelque chose de similaire dans mon entourage immédiat. Des amis traversant des ruptures avec des thérapeutes, des coachs, des figures spirituelles qui avaient, progressivement, réduit leur espace de liberté. Pas brutalement. Jamais brutalement.

C’est ce qui m’a le plus questionnée : comment des personnes éduquées, stables, dotées d’un réel bagage intellectuel, arrivent-elles à accepter une emprise ? Et surtout — à quel moment la personne en face a-t-elle basculé ?

Je ne crois pas qu’on se réveille un matin en décidant de devenir un gourou. La dérive est lente. Elle commence souvent par quelque chose de vrai, de généreux même. Puis le cadre se resserre. La pensée critique devient une menace. On vous dit que c’est votre égo qui parle. Que c’est votre blessure. Que le doute est un obstacle sur votre chemin.

« Vous avez le droit de ne pas être d’accord. Ça ne vient pas de votre mal-être. C’est simplement votre liberté. »

L’abus spirituel — qu’il se joue dans un cabinet de thérapie ou à la tête d’un mouvement de masse — touche toujours au même endroit : la liberté de penser. La liberté d’être soi-même.

Le Burkina, l’évangélisme, et l’effacement des rites

Je suis retournée au Burkina Faso après six ans d’absence. Ce retour m’a confrontée à une réalité que je connaissais déjà pour le Brésil : la montée en puissance de l’évangélisme. Des communautés entières qui rompent avec leurs rites ancestraux au nom d’une vérité unique, portée par des mouvements dont les maisons-mères se trouvent invariablement dans l’hémisphère Nord.

Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas que de la foi. C’est aussi une mécanique de dépossession culturelle — plus douce que la colonisation directe, mais tout aussi efficace. On ne prend plus les terres. On prend les rites. On prend la mémoire.

« Ce que l’évangélisme fait que l’Église catholique ne fait généralement pas : il coupe. Il dit qu’il n’y a qu’un seul chemin, et que vos ancêtres n’y mènent pas. »

Ce que j’ai vu au Brésil, je le vois maintenant en Afrique. Et ça m’a rappelé quelque chose que je porte depuis le début de mon travail : nous avons tous, quelque part dans nos lignées — africaines, afro-brésiliennes, européennes — des savoirs qui ont été effacés. Des guérisseurs. Des rites. Une mémoire du sacré qui n’était pas celle qu’on a fini par nous imposer.

Transmettre les cultes ancestraux, c’est résister

Quand je parle des Orixás, quand je transmets les traditions du Candomblé, quand j’écris sur les figures de femmes comme Namata ou Marie Laveau — ce n’est pas un geste folklorique. Ce n’est pas de l’exotisme spirituel.

C’est un acte militant. Je dis : il existe d’autres chemins. Ces savoirs ont survécu à l’esclavage, à la colonisation, à des siècles de répression. Ils méritent d’être reconnus, transmis, défendus. Non pas comme des curiosités, mais comme des systèmes cohérents, profonds, qui ont autant de valeur que n’importe quelle autre tradition spirituelle.

Et quand on accuse le vaudou de n’être que sorcellerie et magie noire, on ne dénigre pas seulement une pratique. On efface des millions de personnes qui y trouvent sens, protection et appartenance.

« Ma façon de militer, c’est de continuer à dire : ça existe. Ça a sa place. Et non, ce n’est pas la seule voie — mais c’est une voie qui mérite d’être connue. »

L’esprit critique comme seule protection

Alors, où est-ce que tout ça nous mène ?

Je crois que la question de l’engagement spirituel et du politique ne peut pas rester abstraite. Elle nous touche concrètement — dans les choix que nous faisons, les communautés que nous rejoignons, les figures auxquelles nous accordons notre confiance.

Et dans un monde où les médias sont concentrés, où l’information circule en reels d’une minute, où la pensée unique avance sous des visages multiples — évangélisme, populisme, mouvements sectaires — la seule protection que je connaisse, c’est l’esprit critique. Le droit de ne pas être d’accord. Le droit de poser des questions qui dérangent.

C’est ce que ce podcast va explorer dans les mois qui viennent. Pas depuis une certitude. Depuis une curiosité, une colère parfois, et une conviction profonde que nous ne sommes pas obligés d’avaler une vision du monde toute faite.

Vous avez le droit d’être en colère. Vous avez le droit d’être angoissés. Ne laissez personne vous dire que c’est votre égo.

Pour aller plus loin

Si ces questions vous habitent — la transmission des traditions ancestrales, la place des femmes dans le sacré, la mémoire des peuples opprimés — vous trouverez une réflexion approfondie sur le podcast YALORISHA.

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