Le jour où j’ai arrêté les cérémonies de cacao sacré pour recommencer à boire du chocolat

Il y a quelques années, je préparais du cacao avec des prières. Je chantais. Je tambourinais. Je parlais de “mama cacao”, d’une plante-médecine, d’une connexion féminine ancestrale.

J’y croyais.

Et puis un jour, j’ai décidé de vérifier d’où tout ça venait vraiment.

Ce que j’ai trouvé m’a obligée à poser la tasse.

Ce que l’histoire dit vraiment

Le cacao a bien une origine rituelle documentée. Les traces de théobromine dans des vases en terre cuite retrouvés au sud d’Izapa permettent de dater la consommation de boissons à base de cacao entre 1900 et 1500 avant notre ère — soit à l’aube de la civilisation mésoaméricaine.

Dans le Popol Vuh — texte cosmogonique des Maya K’iche’ du Guatemala, transcrit au XVIe siècle par le frère Francisco Ximénez — le cacaoyer figure parmi les quatre arbres cosmiques essentiels, symbolisant les quatre directions de l’univers. Le cacao y apparaît comme l’une des substances libérées de la “Montagne de la Subsistance”, aux côtés du maïs, pour nourrir les humains que les dieux venaient de créer.

Jusque là, la sacralité tient.

Mais il faut lire attentivement ce que le Popol Vuh dit vraiment. Le cacao y est associé au sang, au sacrifice, aux rites funéraires. La tête du dieu Hun Hunahpú, décapitée, se transforme en cabosse. C’est un univers cosmogonique lié à la mort, à la fécondation, au cycle — pas à la douceur féminine qu’on nous vend aujourd’hui.

Dans les cours royales mayas et aztèques, le cacao était bu par la noblesse, utilisé comme monnaie d’échange — 400 fèves constituant une unité de mesure — et offert en tribut. Tenochtitlan recevait à elle seule plus de 22 tonnes de fèves par an. Il accompagnait les alliances matrimoniales, les rites agraires, parfois combiné avec du tabac ou de l’alcool pour chasser les mauvais vents au Yucatan.

Pas de cercle de guérison. Pas de connexion féminine douce. Un univers rituel précis, ancré dans des contextes sociaux et cosmologiques spécifiques — et qui n’a rien à voir avec ce que je pratiquais dans mes prises personnelles de cacao.

Ce que le marché a construit

Le tournant arrive avec Keith Wilson, américain qui se présente comme “The Chocolate Shaman” et construit aux États-Unis un narratif autour du cacao comme plante-esprit accessible à tous, porteuse d’un féminin universel et guérisseur.

De là naît tout un écosystème occidental : cérémonies ritualisées, “activation” par des prières et des tambours, personnification de la plante en “mama cacao”. La genrification de la fève — cette image d’un féminin réceptif et maternel opposé au tabac “directif et masculin” — est une lecture binaire moderne. Elle est absente des sources historiques.

Et puis vient le “cacao végan”. Le “cacao conscient”. Toute une marchandisation spirituelle d’une plante décontextualisée de ses origines réelles — liées, rappelons-le, au sang, à la mort et aux sacrifices.

C’est un beau récit. Cohérent, rassurant, vendable. Mais c’est un récit occidental construit sur une ancestralité largement romantisé.

Ce processus a un nom : l’appropriation culturelle. Non pas au sens d’une simple “influence” — les cultures ont toujours échangé — mais au sens d’une extraction sans consentement, sans contexte, et avec profit. Une pratique ancrée dans des rituels funéraires mayas se retrouve transformée en cercle de bien-être végan à 80 euros la séance, animé par des praticiens qui n’ont aucun lien avec les communautés d’origine.

Ce qui disparaît dans la translation : le contexte. Ce qui reste : l’esthétique. Ce qui s’ajoute : la facture.

Et les vertus thérapeutiques ?

La théobromine, la phényléthylamine — surnommée “molécule de l’amour” — et les flavonoïdes existent bien dans la fève. Mais les études actuelles n’arrivent pas à démontrer leurs effets sur le cerveau en quantité consommable. La résistance intestinale limite l’absorption des molécules actives. Les propriétés antioxydantes sont réelles mais leur biodisponibilité reste incertaine.

Ce n’est pas ça qui m’a fait arrêter.

Pourquoi j’ai arrêté

Ce qui m’a fait arrêter, c’est le retour aux sources. Découvrir que ce qu’on m’avait transmis était décontextualisé, romantisé, vendu. Que j’avais moi-même consommé quelque chose dont je n’avais pas vérifié l’origine. Que j’avais fait de cette fève une pratique personnelle sacrée — sans jamais questionner le récit qu’on m’avait vendu.

Il y a une différence entre s’appuyer sur une tradition vivante et projeter sur elle ce qu’on a besoin qu’elle soit.

Aujourd’hui je bois du chocolat. Bon, chaud, sans prières. Et je trouve ça plus honnête.

Sources

— Popol Vuh, texte cosmogonique maya K’iche’, transcrit par Francisco Ximénez (XVIe siècle)

— Manéli Farahmand, entretien sur les cérémonies du cacao, Religioscope, 2025

— Díaz-Valderrama et al., 2020 (cité dans Center for Traditional Medicine, 2026)

— Sacco, 2022 (cité dans Center for Traditional Medicine, 2026)

— Keith Wilson, “The Chocolate Shaman” : keithscacao.com

— Vidéo : histoire du cacao et de ses origines rituelle