Les fleuves du ciel d’Elif Shafak
Quand l’eau se souvient de tout ce que les hommes oublient
Quand j’ai ouvert Les Fleuves du ciel, je ne cherchais pas un roman sur les Yézidis. Je cherchais, comme souvent, une confirmation que ce que je fais a du sens — que les mémoires ancestrales que je transmets dans mes livres et dans ma pratique ne sont pas une obsession solitaire, mais une nécessité humaine universelle.
Ce roman me l’a donné, et bien davantage. Elif Shafak écrit sur des cultes mésopotamiens vieux de plusieurs millénaires, sur une grand-mère qui transmet à sa petite-fille ce qu’aucun livre n’a pu contenir.
Il y a des livres qu’on ouvre comme on plonge dans un fleuve. On ne sait pas exactement où le courant va nous porter, mais on fait confiance à la force qui nous emporte.
Les fleuves du ciel d’Elif Shafak est de ceux-là.
Je l’ai lu lentement, à la manière dont on traverse quelque chose de précieux — sans vouloir que ça finisse. Et quand j’ai posé le livre, une question continuait à tourner en moi : est-ce que nous, les humains, mesurons vraiment ce que nous oublions ?
Trois destins, un seul fil invisible
Le roman tresse trois histoires dans trois époques différentes, reliées par un seul élément : l’eau.
Il y a Arthur, un enfant des berges de la Tamise dans le Londres de 1840, né dans la misère et doté d’une mémoire hors du commun. Il y a Naryn, une fillette yézidie fuyant son village au bord du Tigre en 2014, portée par sa grand-mère vers la vallée sacrée de leur peuple. Et il y a Zaleekhah, hydrologue contemporaine qui emménage sur une péniche londonienne après l’effondrement de son mariage — et qui va tomber sur un livre qui la renvoie à ce qu’elle croyait avoir enterré.
Ces trois vies ne se rencontrent jamais dans le temps. Et pourtant elles se parlent, à travers les siècles, à travers un poème sumérien, à travers la mémoire de l’eau.
« L’eau se souvient. »
C’est une phrase que Shafak écrit simplement, presque comme une évidence. Mais après avoir lu ces quatre cents pages, on n’est plus tout à fait certain qu’elle soit une métaphore.
Ce qui m’a retenue : la mémoire comme matière vivante
Ce qui m’a touchée dans ce roman, au-delà de la beauté de l’écriture, c’est la façon dont il traite la mémoire — non pas comme une archive froide, mais comme quelque chose qui circule, qui se transmet, qui revient.
L’épopée de Gilgamesh traverse le roman comme un fil rouge. Ce poème vieux de quatre mille ans, gravé sur des tablettes d’argile, a survécu à des empires, à des guerres, à des conquêtes. Et il atterrit, fragment après fragment, entre les mains de personnages qui ne se connaissent pas et qui sont pourtant reliés par lui.
On ne sait pas toujours ce qu’on transmet. On ne sait pas toujours ce qu’on reçoit. Mais quelque chose circule. Quelque chose insiste.
C’est précisément ce que j’explore dans mon propre travail — cette idée que les mémoires ancestrales ne disparaissent pas, qu’elles attendent, qu’elles cherchent à se dire. Dans Namata, c’est une femme africaine déportée au XVIIIe siècle qui m’a « chuchoté » son histoire. Dans mon livre sur les Orixás, c’est toute une cosmogonie qui tente de retrouver sa place dans un monde qui l’a mise à l’écart.
Lire Shafak m’a rappelé pourquoi j’écris : parce que les histoires font ce que la mémoire officielle ne peut pas faire seule.
Une écriture qui ne moralise pas — elle interroge
C’est peut-être ce que j’aime le plus dans la façon d’écrire d’Elif Shafak : elle ne donne pas de leçons. Elle pose des questions et laisse le lecteur avec elles.
Pourquoi certains savoirs survivent-ils et d’autres disparaissent-ils ? Qui décide de ce qui mérite d’être gardé ? Qu’est-ce que nous portons sans le savoir ?
La déesse Nisaba — déesse de l’écriture dans la Mésopotamie ancienne — est au cœur du roman. Elle a été effacée, remplacée par un dieu masculin, déclarée interdite. Et pourtant, quelqu’un, quelque part, a continué à lui dédier ses tablettes en secret. Quelqu’un a refusé l’oubli.
Ce personnage anonyme, ce scribe invisible qui grave « Louange à Nisaba » au bas de son œuvre en sachant ce que ça lui coûtera — c’est, je crois, l’image la plus forte du livre.
Il me ressemble. Il nous ressemble peut-être à tous.
Pour qui est ce livre ?
Pour celles et ceux qui aiment les romans qui demandent quelque chose au lecteur — une attention, une lenteur.
Pour celles et ceux qui s’interrogent sur la transmission, sur ce que nous devons aux ancêtres, sur ce que nous allons laisser derrière nous.
Pour celles et ceux que les spiritualités anciennes, les cosmogonies oubliées, les textes fondateurs des civilisations fascinent — non pas comme des curiosités exotiques, mais comme des miroirs.
Et pour celles et ceux qui ont déjà senti qu’un fleuve, une pluie, un orage portaient quelque chose de plus que de l’eau.
Ce que j’emporte
L’idée que chaque goutte d’eau a une histoire. Qu’elle a traversé d’autres corps, d’autres siècles, d’autres continents avant de tomber sur nous.
L’idée que les œuvres qu’on crée ne nous appartiennent pas entièrement — qu’elles ont leur propre vie, leur propre destin, bien après nous.
Et cette phrase qui continue à résonner en moi, longtemps après la dernière page :
« Pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés. »
Ce que l’on efface en premier, c’est toujours la mémoire. Ce qu’il faut donc préserver en premier, c’est aussi elle.
Lisez-le. En papier, en numérique, en audible — la version audio est particulièrement réussie. Et si vous l’avez déjà lu, relisez-le. Vous y trouverez ce que vous n’aviez pas vu la première fois.
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