L’Apothicaire d’Henri Lœvenbruck
Un livre qu’on ne pose plus — et qu’on relit.
Il y a des livres qu’on lit une fois, et des livres qui reviennent. Qui s’installent dans la tête, dans le corps, et refusent d’en partir. L’Apothicaire fait partie de ces derniers. Je l’ai lu trois fois. En papier d’abord, attentive à chaque détail. Puis en version audible, parce que la narration lui donne une dimension supplémentaire — la voix porte ce texte comme on portait autrefois les récits que l’on ne transcrivait jamais, que l’on transmettait de bouche à oreille, de génération en génération. Et une troisième fois encore, parce que certaines choses n’ont de sens que dans la répétition.
Cet article n’est pas une critique littéraire. C’est autre chose : le témoignage d’une lectrice qui a quelque chose à dire sur ce livre, pas seulement ce qu’il raconte, mais ce qu’il fait.
Paris, 1313. Une rue et un homme.
Le roman commence rue Saint-Denis, à Paris, en l’an 1313. C’est là qu’on rencontre Andreas Saint-Loup — l’Apothicaire — pharmacien, iconoclaste, homme de raison autant que de mystère. Crâne chauve, teint mat, regard impénétrable. Il soigne les pauvres gratuitement, contredit les médecins illustres, ne respecte aucune confrérie. Et ce matin-là, il découvre dans sa propre maison une pièce qu’il ne se souvient pas d’avoir jamais remarquée. Une pièce vide. Parfaitement vide.
C’est le début de tout.
Loevenbruck installe son personnage avec une précision remarquable — on voit ses gestes, on entend ses silences, on comprend sa philosophie en quelques pages. Andreas est de ces hommes qui pensent que les hommes sont fondamentalement égoïstes, « toujours, tous », et qui pourtant agissent avec une générosité discrète que personne ne voit. Ce paradoxe-là, on le reconnaît. On le connaît peut-être même de l’intérieur.
Deux routes qui n’ont pas encore de nom.
En parallèle, dans le Sud, une jeune fille quitte Béziers. Elle s’appelle Aalis, elle a quinze ans, des yeux verts « pareils à de pures émeraudes », et elle refuse tout ce qu’on a prévu pour elle. Un mariage arrangé, une vie de drapiers, une ville dont les remparts lui semblent se refermer sur elle chaque jour davantage. Le roman alterne entre ces deux voix, ces deux corps en route, et la virtuosité de l’auteur réside dans la patience avec laquelle il tresse ces deux destins avant de les faire se croiser.
Je ne vous dirai pas quand ni comment. C’est une des joies du livre.
Ce que je peux vous dire, c’est qu’Aalis est un personnage qui n’appartient pas à son siècle — ou plutôt qui lui résiste. Sa lucidité, son courage, sa façon de choisir la pauvreté et la liberté contre le confort et l’enfermement : rien de tout ça n’a vieilli. On pourrait la rencontrer aujourd’hui.
Un livre qui n’existe pas. Et qui change tout.
Au cœur de l’intrigue, il y a une quête. Andreas recherche un livre. Un livre dont on lui a dit qu’il n’existe pas. Ou peut-être qu’il existe trop — que c’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Un texte qui contiendrait un savoir que certains veulent garder secret, que d’autres veulent détruire, et que d’autres encore protègent depuis des générations au péril de leur vie.
Cette obsession pour le livre inaccessible, pour la connaissance interdite, pour ce qui se transmet en dehors des institutions officielles — elle me touche profondément. Ce n’est pas par hasard. Dans la tradition que je pratique, l’oralité est sacrée. Il y a des savoirs qui ne s’écrivent pas. Non pas parce qu’ils sont secrets au sens vulgaire du terme, mais parce que certaines choses ne peuvent prendre vie que dans la transmission directe, de corps à corps, de voix à voix. Ce livre de Loevenbruck l’a compris, même si ce n’est pas son propos premier.
Le Grand Inquisiteur. Ce personnage qui fait froid dans le dos.
Guillaume Humbert, l’Inquisiteur, est l’une des figures les plus troublantes que j’aie rencontrées en littérature. Non pas parce qu’il est un monstre — c’est plus subtil que ça. Il est méthodique. Serein. Sa maîtrise dans l’art de la torture n’est pas de la cruauté, c’est de la compétence. Il exerce une violence organisée avec la même froide indifférence qu’un chirurgien face à une incision nécessaire. Il obéit à une conviction. Et c’est précisément ça qui glace.
On le lit avec malaise. On devrait. Ce personnage nous oblige à regarder en face quelque chose d’essentiel sur la nature de la violence institutionnelle — celle qui se légitime par une vérité absolue, par une foi, par un ordre supérieur. Ce n’est pas une leçon d’histoire. C’est un miroir.
Compostelle. Le Sinaï. Le chemin comme révélation.
Le roman est aussi un voyage géographique. De Paris à la Navarre, puis vers Compostelle, puis — dans les dernières parties — jusqu’au monastère Sainte-Catherine, au Mont Sinaï. Ces lieux ne sont pas des décors. Ils sont des étapes intérieures. Chaque territoire traversé transforme ceux qui le traversent.
J’ai voyagé moi aussi, d’une façon différente. Mon chemin m’a conduite à Recife, au Brésil, dans un terreiro de Candomblé, sous un ciel qui ressemblait à rien de ce que j’avais connu avant. Je comprends ce que signifie quitter un monde pour en trouver un autre. Je comprends ce que le mouvement fait au corps et à l’esprit — pas comme une métaphore, mais comme une réalité physique. C’est peut-être pour ça que ce livre me parle autant. Il sait que certaines choses ne s’apprennent pas en restant chez soi.
Les Cavaliers noirs. Ce qu’on ne vous dira pas.
Il y a, tout au long du roman, une présence. Silencieuse, menaçante, insaisissable. Les Cavaliers noirs. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Servent-ils le même maître que l’Inquisiteur, ou un autre ?
Je ne vous répondrai pas. Pas par sadisme, mais parce que c’est là où commence vraiment le plaisir du livre. Ce n’est pas une histoire que l’on résume — c’est une histoire que l’on vit. Loevenbruck a construit une mécanique narrative d’une précision d’horloger : chaque pièce s’emboîte, mais on ne comprend le mécanisme qu’à la fin. Et même là, on relit le début différemment.
Pourquoi ce livre, ici, maintenant ?
Je n’écris pas souvent sur des livres qui ne sont pas les miens. Mais L’Apothicaire a quelque chose à voir avec ce qui m’occupe depuis des années : la transmission, la mémoire, les savoirs que l’on cache et ceux que l’on protège, la violence de ceux qui veulent contrôler la connaissance, la liberté de ceux qui refusent.
Dans Namata, là où tout commence, j’ai écrit sur une femme du XVIIIe siècle qui portait une mémoire ancestrale à travers l’horreur de l’esclavage. Dans mes travaux sur les Orixás, je transmets une connaissance qui m’a été confiée par initiation, dans un terreiro de Recife. Ces choses-là et L’Apothicaire parlent la même langue, même si les siècles et les géographies sont différents. La question du livre qui n’existe pas, de la vérité que l’on cherche à faire disparaître, du chemin qu’on parcourt pour la garder vivante — c’est une question qui ne vieillit pas.
Lisez-le. En papier, en numérique, en audible — la version audio est particulièrement réussie. Et si vous l’avez déjà lu, relisez-le. Vous y trouverez ce que vous n’aviez pas vu la première fois.
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